L’héritage de la cour
En France, l'essor de l'activité textile, existant depuis le moyen âge, date du XVIIe siècle.
La mode française naît alors dans la cour luxuriante de Louis XIV. Tout au long du XVIIIe siècle, sa poupée-mannequin, poudrée, habillée, parfumée, parcourt l'Europe, suivi par moult artisans parisiens, au grand dam des producteurs locaux…
Cette primauté de la mode française va de pair avec le développement de productions renommées (les Manufactures des Gobelins et les soieries lyonnaises) et l'importation de tissus exotiques.
Elle survit à la Révolution et, malgré les vicissitudes de l'histoire, continue de s'affirmer, jusqu'à la création officielle de la haute couture en 1945. Les grandes firmes américaines tentent alors sans succès de lui résister.
À partir des années 1970, le prêt à porter prend le relais, maintenant l'influence française.
La spécialisation, pour résister au séisme de la libéralisation
L’industrie française du textile/habillement est la seconde d’Europe derrière l’Italie et à égalité avec l’Allemagne.
La filière textile a été la première à se délocaliser il y a 20 ans au prix d’une perte de quatre emplois sur cinq. Aujourd’hui elle emploie environ 85 000 personnes.
Elle est essentiellement concentrée dans quelques zones “historiques” : Rhône-Alpes et le Nord-Pas-de-Calais assurent à elles deux plus de la moitié de la production.
Malgré le boom chinois et la baisse de consommation de tissus sur le marché intérieur, elle réalise un chiffre d’affaires proche de 15 milliards d’Euros, dont 60 % à l’export, essentiellement vers les pays d’Europe de l’Ouest et la Méditerranée. C’est d’ailleurs ce qui lui permet de maintenir ses parts de marché, malgré une balance commerciale négative.
Avec 1 200 entreprises de plus de 20 personnes* mais seulement 100 unités de plus de 200 salariés et 17 de plus de 500, elle est éclatée en multiples PME. Face à la disparition, dans les années précédentes, de la plupart des grandes unités, nombre d’entre elles, parfois introduites au second marché, ont déjà pris le virage de la mondialisation et, avec une montée en puissance de leur capacité organisationnelle, développent de plus en plus des stratégies internationales à l’image de celles des grands groupes.
Ces PME occupent très souvent des niches et ont misé sur l’innovation, dont l’amélioration des fibres – en particulier dans la filière lin dont la France assure plus de 70 % de la production européenne - et la fabrication de textiles à haute valeur ajoutée tels les textiles techniques (15 % du marché en France). La France est ainsi le 2e pays européen pour les textiles géosynthétiques.
* S'y ajoutent 1500 petites unités de moins de 10 personnes.
** Chiffres du Service des Etudes et des Statistiques industrielles du ministère de l'Industrie
Luxe et prêt à porter féminin
L’industrie française de l’habillement conserve une capacité de production importante, mais atomisée : elle compte 5 900 entreprises dont seulement 1 500 ont plus de 20 salariés**. Ces dernières génèrent les trois quarts de l’activité avec 80 000 emplois directs, et un chiffre d’affaires de 9,6 milliards d’euros dont un tiers à l’export, majoritairement en Europe de l’Ouest.
Produisant d’abord du haut de gamme et des articles mode, l’industrie de l’habillement est concentrée en Ile-de-France (près de 27 % des emplois), les Pays de la Loire, Rhône-Alpes, Nord-Pas-de-Calais et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Avec 42 % du CA global, le prêt à porter féminin, qui a organisé sa plate-forme de façonniers et développe de nombreux salons en France et à l’international, est le segment le plus dynamique, suivi par les dessous (20 %) et le prêt à porter masculin (16 %).
Sur le marché intérieur, les producteurs subissent une pression de la grande distribution plus forte que dans les autres pays européens (Grande-Bretagne exceptée), et qui leur impose d’autant plus ses prix et ses délais. Ils investissent donc sans cesse pour améliorer leur outil ou accroître leur valeur ajoutée immatérielle, fusionnent tel le groupe Zannier (Catimini, OKKS et Jean Bourget), devenu leader européen de la confection enfantine, ou tentent de monter leurs propres circuits de distribution, tel Naf Naf, l’un des leaders du prêt à porter, Lacoste, présent dans 103 pays, ou les opérateurs de luxe français qui ont pris du poids et agissent comme donneurs d’ordre des PME.
S’il ne reste en effet que 10 maisons de haute couture en France, elles sont devenues, via leur rachat par des financiers, d’énormes groupes industriels et les plus gros exportateurs de prêt-à-porter. C’est le cas du groupe LVMH, N° 1 mondial du luxe*, dont le CA global atteint 12,5 milliards d’euros, un tiers provenant de l’activité mode/maroquinerie, et de Pinault-Printemps-La Redoute (CA global de 24 milliards d’euros), devenu, grâce à sa branche luxe, Gucci Group**, N° 3 mondial du luxe avec un CA de 3,2 milliards d’euros. PPR possède aussi, entre autres, les magasins Printemps (958 millions d’euros en 2004) et plusieurs marques textile et décoration de la maison en VPC (dont La Redoute et Verbaudet) représentant un CA de 4,4 milliards d’euros.
* Chiffres 2004. LVMH possède notamment les marques Louis Vuitton, Kenzo, Givenchy, Christian Dior, Christian Lacroix, etc.
** Chiffres 2004. Gucci Group inclut par exemple les marques Gucci, Y. Saint Laurent, Balanciaga, Stella Mc Cartney, etc.
Le succès des succursalistes français
Avec une consommation intérieure textile/habillement de 26 milliards d’Euros, la France est le 4e marché européen de l’habillement.
En 20 ans, la grande distribution en a pris le contrôle à près 75 %, score supérieur à la moyenne européenne (60 %) et se rapprochant de celui des USA (85 %).
En tête : les chaînes spécialisées (enseignes) avec 22,4 %, suivies par les magasins indépendants avec 19,6 %, les hyper et supermarchés, concurrencés par la montée en puissance des hard discounters et qui tentent de développer leurs propres marques, avec 14,7 %, les grandes surfaces spécialisées avec 12,2 %. Viennent ensuite la vente par correspondance, les grands magasins et magasins populaires, puis, en queue de peloton, les marchés et circuits à domicile. Le e-commerce n’en est qu’à ses débuts.
Malgré la mondialisation et l’arrivée en force d’une nouvelle génération d’enseignes internationales, qui modifient les règles du marché en combinant une politique de prix bas et de renouvellement rapide des modèles, tels H&M (Suède), Zara (Espagne), Gap (USA), Benetton (Italie), la distribution reste sous l’emprise des habitudes de consommation nationale ce qui avantage les distributeurs et les groupes français.
Le succès rapide des groupes de succursalistes nationaux, apparus à la fin des années soixante-dix, comme les leaders, Camaieu et Etam, de même que Pimkie, Promod, Kiabi, offre un exemple unique d’une distribution très spécialisée qui a adopté le même modèle que les enseignes étrangères. Mais elles ont du mal à exporter leur modèle, hormis vers la Belgique.
Élisabeth Lambert
Génie créatif et innovations
En France, la culture mode et le génie créatif, issus d’une longue tradition d’arts appliqués, alliés à des savoir-faire pointus et diversifiés, favorisent la mise au point de produits distinctifs (modes nationales, normes, certification).
S’y ajoutent désormais des formations de haut niveau et de forts investissements en produits et procédés du futur. La France est par exemple le deuxième pays européen pour les textiles géosynthétiques et le premier en recherche agro-industrielle, avec un pôle fibres innovant.
Elle dispose également de plateformes d’exposition performantes, à Paris, Lyon, Lille, avec des salons internationaux couvrant toutes les étapes de la filière et essaimant aux États-Unis, au Japon et même en Chine.
Enfin, elle a déjà acquis un savoir-faire en matière de délocalisation et ses liens avec la zone euroméditerranéenne lui permettent de répondre au très faible coût du travail asiatique.
Se développer à l'international
La France souffre d’un coût du travail élevé et de charges fiscales supérieures aux autres pays d’Europe (taxe professionnelle en particulier). Elles atteignent 11 % de la valeur ajoutée de l’industrie du textile.
Sa balance commerciale déficitaire et des exportations très orientées sur le marché intra-européen, au détriment du reste du monde, la fragilisent face aux produits chinois arrivant en force en Europe, y compris sur des produits phare comme les soutiens-gorge et les pantalons.
Son marché intérieur, bien que dynamique, est en perte de vitesse et la production française n’alimente que 40 % d’une consommation en régression, au lieu de 55 % il y a 10 ans.
Enfin, il n’existe pas de grandes enseignes françaises de distribution internationale.
France Égypte
Gilclaude à Marseille, fabricant de vêtements maille
“Notre usine en Égypte nous aide à attaquer le marché anglo-saxon”
Une usine de production de 200 personnes en Égypte, complétée par huit sous-traitants locaux pour gérer les montées en charge saisonnières ; des sous traitants en Turquie, où la filière textile est avancée, pour les articles à plus forte valeur ajoutée ; un autre en Tunisie, facile à livrer en matières premières européennes, pour les commandes urgentes en petites quantités…
L'entreprise marseillaise Gilclaude, spécialisée dans les vêtements maille féminins, a fait de la coopération méditerranéenne le moteur de son succès.
Ne subsistent dans la capitale phocéenne que les services les plus pointus : le management, la création, le bureau d'études, le contrôle qualité, et la cellule de commercialisation. Au total, 15 personnes hautement qualifiées et un chiffre d'affaires global de 9 millions d'euros, dont 2,5 au départ de l'usine de production.
“Nous avons effectué notre virage dans les années quatre-vingt, quand le marché s'est orienté vers la grande distribution et que la guerre des prix a fait rage”, explique Éric Ammar, successeur de Gilbert, le fondateur de Gilclaude en 1958. L'entreprise renonce alors au prêt à porter et commence à délocaliser sa production outre Méditerranée.
En 2000, la création, avec un associé égyptien, d'une usine à Alexandrie, dont la famille Ammar est originaire, parachève cette conversion. “Cette usine nous permet d'avoir une assise industrielle qui rassure les grands comptes de la distribution ; elle permet de former plus facilement nos sous-traitants égyptiens ; enfin, c'est une base de commercialisation pour le marché anglo-saxon (GB et USA) qui a l'habitude de s'approvisionner directement dans les bassins de production”.